L’ « inconscient à ciel ouvert », ou le retour du refoulé en temps de confinement, de Véronique Cauhapé

Plus que la maladie elle-même, c’est souvent l’isolement qui afflige, comme en témoignent psychologues, psychiatres et écoutants de centres d’appel.

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Les deux mots sont venus la cueillir un soir, au fond de son canapé : « A bras. » Oubliée depuis plus de trente ans, l’expression dont elle usait, toute petite, pour réclamer un câlin, a soudain resurgi, au terme d’une deuxième semaine passée entre les murs de son appartement.

« Le manque de contact humain commençait à peser plus lourd et a probablement contribué à faire remonter des choses profondes », se hasarde cette femme de 40 ans, troublée autant que bouleversée par l’épisode. Lequel n’a rien d’étonnant, selon les médecins et les thérapeutes qui, en ces temps perturbés, sont en première ligne pour constater le phénomène. « Le confinement met notre inconscient à ciel ouvert », résume ainsi joliment Frédéric Tordo, psychologue clinicien et cofondateur, avec Serge Tisseron, d’un diplôme en cyberpsychologie à l’université de Paris.

Inédite, la situation du confinement dont on sait désormais qu’elle durera jusqu’au lundi 11 mai, favorise à des degrés divers, selon les individus, le retour du refoulé.

« En brouillant notre rapport au temps, en nous isolant, même à plusieurs, le confinement interroge l’extrême solitude de l’être humain. Il exacerbe le mal-être, réactive les traumatismes, met à nu les manques et déficits que la vie a installés, ébranle certaines de nos valeurs, interroge nos priorités et pousse aux remises en question », souligne la psychologue et psychanalyste Cécile Acket qui, comme nombre de ses collègues, parvient à maintenir le lien avec ses patients grâce à la téléconsultation.

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Dans ces échanges établis à distance, le confinement occupe une place prépondérante. « Chacun attend qu’on le rassure, l’aide à trouver un cadre, car beaucoup craignent de ne pas pouvoir s’en sortir », souligne la psychologue. Les centres d’appel (SOS Amitié, Suicide Ecoute, La Croix-Rouge…) en témoignent qui, jour et nuit, recueillent la parole de ceux qui s’inquiètent ou paniquent. « Neuf personnes sur dix me parlent du confinement. Sur toutes celles que j’ai eues au téléphone, une seule m’a parlé du coronavirus », constate cette écoutante de Suicide Ecoute.

Fantômes, non-dits et frustrations

Plus que la maladie, c’est donc l’isolement qui afflige. Et sa prolongation de quatre semaines, annoncée lundi 13 avril par le président de la République, ne pourrait apaiser tous les esprits.

« Ne plus pouvoir sortir constitue une contrainte très forte pour les personnes déjà fragiles, remarque Pascale Dupas, présidente de Suicide Ecoute. Car elles sont coupées de rituels ou de rendez-vous – comme le café du matin à une terrasse, un cours de théâtre, de cuisine ou d’entraide collective… – qui, ordinairement, leur permettent de maintenir un certain équilibre. » Pour ces femmes et ces hommes, les centres d’écoute sont une bouée de sauvetage, une aide qui, certes, ne soigne pas mais soulage.

« “Vous êtes mon Doliprane”, nous a dit l’autre jour un appelant, souligne François Gourdault-Montagne, chargé de la communication de SOS Amitié. Cela montre à quel point notre travail agit dans l’immédiat et offre un répit au mal-être, aux angoisses, aux états dépressifs que le confinement exacerbe. »

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Les plus solides aussi peuvent craquer. Cet homme, par exemple, qui soudain privé de son activité professionnelle, a appelé pour confier « qu’il vivait désormais avec un sentiment d’étouffement, au point de suffoquer », raconte Pascale Dupas. Ou cet autre qui, n’ayant plus rien pour se distraire, seul chez lui, voyait revenir ses vieux fantômes.

Pour les couples et les familles, ce sont les vieilles rancœurs, les non-dits et les frustrations qui, parfois, refont surface. Le refoulé craquelle et contamine tout le monde, créant parfois des situations explosives. « Le confinement place chaque membre du couple ou de la famille sur un système défensif qui ne favorise pas la disponibilité à l’autre », souligne le psychiatre Gérard Macqueron. « Dès lors les tensions montent, qui débordent parfois au-delà de ce que l’on pouvait imaginer. »

L’isolement crée une béance, un état de malaise et d’insatisfaction. Il place chacun face à une réalité nouvelle, une impuissance d’agir sur son environnement qui peut générer colère ou (et) anxiété, faire basculer l’équilibre d’un individu ou d’un collectif.

« Cette situation d’un monde qui s’arrête soudain nous met face une inconnue qu’on ne peut ni penser ni se représenter. Cela a pour effet de provoquer une sidération. D’où la nécessité, pour nous, d’aider chacun à se faire une représentation de cet inconnu, par une image concrète par exemple, et de se reconstruire un cadre dans lequel il va pouvoir redevenir acteur, et non simple spectateur de ce qui arrive », explique Frédéric Tordo.

« Mais vous, comment faites-vous ? »

Si certains osent confier se sentir bien, voire mieux et apaisés, depuis le confinement – en particulier ceux pour qui la relation sociale exige un effort, ou ceux que le travail assujettit à beaucoup de stress –, ils demeurent rares.

« La plupart de mes patients, même les moins angoissés, sont très inquiets, constate le psychiatre Gérard Macqueron. Non seulement sur la pandémie et sa dangerosité, mais aussi sur la façon dont ils vont pouvoir, par la suite, vivre avec. Comment va-t-on pouvoir sortir du confinement, reprendre une existence normale ? Quel impact économique cette crise va-t-elle entraîner ? Quel sera le prix à payer et qui va payer ? Telles sont les questions qui reviennent très souvent lors de mes téléconsultations. A ce stade du confinement, les anxiétés de l’après-crise viennent s’ajouter à celles générées par les contraintes de l’isolement. »

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